Jeune auteur marseillais désormais complet avec Abigaël Martini (éditions Carabas), Thomas AZUELOS livre un interview plein de passion et authentique !



Nicolas : Après trois albums, tu es aujourd’hui un auteur de BD à part entière. Raconte-nous ton parcours.

Thomas : La bande dessinée est un rêve d’enfance. Je l’ai poursuivi dans des récits courts pour des fanzines jusqu’au tout début des années 90. J’avais 18 ans et j’étais presque prêt à me lancer dans un long récit, à démarcher les éditeurs. Mais la BD officielle traversait alors un désert de nullité : il n’y avait plus que des séries de S-F ou d’heroic-fantasy, les magazines avaient pratiquement tous disparus (Métal Hurlant, Charlie, Pilote…).
C’était avant que L’Association et tous les indépendants bousculent les règles. De mon côté, j’étais en Arts plastiques et j’affrontais le sectarisme des profs comme des élèves : « En BD, il y a trop de contraintes narratives pour que le dessin soit libre », « C’est un art mineur » etc. Ce fut un mauvais moment à passer, mais la claque fut bénéfique : j’ai découvert qu’en BD le dessin ne fait pas tout et que raconter une histoire, c’est manipuler la narration, une alchimie entre le scénario, le découpage, le texte et le dessin.
Enfin, la digestion fut longue ! J’ai pratiquement arrêté de lire et de faire de la BD pendant dix ans. Heureusement, en entrant à Taktik* en 95, j’ai découvert le dessin de presse et le journalisme. J’ai pu essayer beaucoup de choses, tant dans le dessin que dans l’écriture ; j’avais mes sujets réguliers, je faisais des couvertures, je suivais de près l’arrivée du FN à Vitrolles… Malgré le semi-amateurisme de l’équipe, ou simplement sa jeunesse, l’exigence était très forte. C’était de grande qualité et très enthousiasmant.

Ensuite, j’ai continué à creuser le sillon du dessin de presse, en presse nationale, à Marseille l’Hebdo*, à Ventilo*… J’ai aussi fait un passage en scénographie pour le théâtre.

Et puis David CALVO, que j’avais rencontré à Taktik, m’a appelé. Il m’est tombé dessus, avec des idées complètement débridées. Avec Télémaque, il m’a remis le pied à l’étrier, avec son énergie hors du commun et sa très grande confiance. Jérôme MARTINEAU, des Éditions Carabas, nous a donné notre chance : celle de faire absolument ce qu’on voulait ; il a cru en Télémaque. Pour mon premier bouquin, c’était très précieux de sentir tout cet enthousiasme.
Akhénaton, le deuxième livre fait avec David, est aussi un grand souvenir parce que je l’ai dessiné au Caire, où j’ai vécu avec ma compagne et nos enfants.
Et Abigaël Martini, c’est encore autre chose ; je suis scénariste et dessinateur, cela me permet de décider non seulement ce que je veux raconter mais encore plus précisément comment je veux le raconter.



Tu as un dessin à la fois fin, assuré, d’une précision redoutable et qui mélange les styles. C’est un choix, ou un aboutissement à force de travail ? Abigaël Martini, l’album que tu viens de sortir, puise dans nombres de classiques. On retrouve en masse les codes du polar, comme autant de clins d’œil. Où as-tu puisé le principal de ces influences : ciné, roman… ?

Pour parler d’Abigaël, je ne peux pas établir de lien direct avec mes livres précédents, mais plus avec ma pratique du dessin de presse.
Le dessin de presse est un terrain formidable d’expériences et il pose au dessinateur des questions fondamentales :
1) Quand je lis l’article que je dois illustrer, quel est le sentiment qui impressionne ma mémoire ? C’est comme le goût d’un aliment qui persiste dans la bouche. Les croquis préparatoires puis le dessin final seront complètement guidés par ce goût, et très souvent les premières idées seront les meilleures.
2) Pour construire le dessin, quel est le style qui me paraît approprié au sujet, en essayant de remiser mes a priori graphiques au placard ?
3) J’essaye de ne pas oublier que mon dessin va parler de la vie de gens qui existent et que je dois l’assumer, surtout quand il s’agit d’un dessin d’actualité. Le dessin de presse n’est pas neutre, il est le produit de ma vision limitée des choses, et à son tour il a un pouvoir de persuasion (ou de nuisance). Ainsi, je peux dire ce que je pense mais en restant dans les limites de ma connaissance et avec le plus grand respect ; cela présuppose une responsabilité et une générosité. Le pire serait de se moquer de son sujet et de son propre travail… Il ne s’agit pas de faire un dessin triste mais il s’agit de le faire sérieusement ! Le pire est le cynisme, il n’a rien de drôle.

Cette pratique a préparé la venue d’Abigaël Martini. Contrairement aux apparences, le scénario de cette histoire, ainsi que la suite en préparation, a un fond dramatique. Quand j’ai commencé à écrire cette histoire il y a quelques années, je voulais mettre à l’épreuve l’innocence et l’humanisme d’un personnage avec un monde brutal.
Dans une démarche similaire au dessin de presse, j’ai beaucoup travaillé en amont pour aiguiser l’angle d’attaque, ma narration, qui glisse du réalisme de type social au polar à l’américaine (les archétypes de personnages, dans les grandes ombres nocturnes), au polar à la française (dans la langue, dans l’atmosphère de terrain vague de Marseille)… Le but n’étant pas de citer des genres mais de m’inspirer de leurs codes. Un exemple de problème que je me suis posé : quand Abigaël ligote un pauvre type dans son arrière-boutique pour lui faire subir ce qu’elle pense être un « interrogatoire musclé ». Le dessin de la victime est noir et réaliste, le type est prostré, il saigne, grimace. En face, Abigaël est dominatrice mais son dessin est à peine plus détaillé que celui de Tintin et le texte montre qu’elle est en pleine série B : la narration raconte ainsi qu’Abigaël n’est pas un personnage psychologique, sadique et manipulateur. Elle est l’archétype d’une jeune fille très innocente, qui « se fait son film » au terme duquel « c’est la police qui gagne ».


Et justement malgré cette fidélité aux clichés, tu joues et tu déroutes volontiers le lecteur. Raconte-nous ta démarche.

Je ne cherche pas à ruser avec le lecteur. Les variations de style traduisent simplement des contradictions qui s’affrontent ou cohabitent dans la même histoire, et qui cohabiteront différemment dans les histoires suivantes. Abigaël est destinée à « vieillir » et à évoluer en fonction des évènements assez dramatiques qui l’attendent : je veux pouvoir raconter comment Abigaël, par empathie et besoin de reconnaissance, va flirter avec des idées réactionnaires. Je veux pouvoir raconter comment une Abigaël/Tintin idéaliste et boy-scout a aussi des rapports sexuels de prédatrice, comment elle peut tomber amoureuse d’un homme de soixante ans. Enfin, je veux savoir ce qu’Abigaël va faire devant des policiers qui attendent un enfant à la sortie de la maternelle pour l’amener en centre de rétention.
J’essaye depuis longtemps de concilier le besoin d’affronter des sujets denses (la police, la justice, l’humanisme) et le désir primaire de dessiner et de raconter une histoire de façon immédiate, et pourquoi pas légère et drôle. Abigaël est née comme ça, dans le mouvement de va-et-vient entre une phase de documentation et d’écriture assez longue et précise et un dessin très rapide et intuitif. C’est loin des expériences de Télémaque et Akhénaton, et cela m’a demandé une grosse remise en question… Trois mois entiers d’impuissance graphique où la seule perspective de dessiner m’angoissait terriblement. Claude SIGNORET et Mathilde CHÈVRE (qui ont participé aux dialogues et à la narration) ont eu les bonnes réponses au bon moment et le personnage d’Abigaël est issu de nos nuits torrides.


Ce récit-là des aventures d'Abigaël est un récit initiatique ?

Certainement, et j’en assume le côté assez primitif. Plongée dans une enquête policière tarabiscotée, Abigaël est un petit oiseau tombé du nid qui ouvre grand ses mirettes parce que la réalité lui est inconnue ; elle carbure à l’idéalisme, à l’empathie, à l’imagination et au petit blanc. Hélas ! le monde refuse de se plier aux explications simplistes et de tenir sagement dans un rapport de police. Où est l’initiation ? Et bien, la réponse est dans la question.


Abigaël, c'est un peu toi ?

Abigaël est née au croisement des sentiments et des pensées de Claude SIGNORET, de Mathilde CHÈVRE et des miens ; ainsi son code génétique est devenu assez compliqué à démêler. Et tout bien réfléchi, je ne crois pas qu’un personnage puisse ressembler à un auteur ; il donne peut-être forme à quelques idées, à quelques sentiments… Mais j’ai une opinion assez radicale sur la fiction : le personnage n’existe que dans une histoire, entre la première et la dernière page, et très différemment dans la tête de chaque lecteur. Il n'existe pas en dehors du livre, avant, après, ou chez mon psy, et la couverture d’Abigaël est explicite. Mais ne sortons pas les mouchoirs, c’est précisément cela qui rend tout possible. Désolé de te répondre aussi froidement mais je n’aime pas le romantisme de l’autobiographie.


À quand le prochain Abigaël Martini ?

Tu dirais que c’est d’une puérilité digne d’Abigaël… J’avais la tentation de mettre les bouchées doubles pour le sortir avant les élections présidentielles. Mais la deuxième histoire s’annonce longue, sombre, et éprouvante pour le personnage ; tout en préservant la vitalité d’Abigaël (gare au lapsus) comme un trésor, elle flirte avec des discours politiques, philosophiques… Enfin, c’est plus délicat à manœuvrer pour éviter la caricature. Disons donc juin ou septembre.


Et enfin que penses-tu de la BD marseillaise et de ses auteurs actuels ? A-t-elle un avenir ? Peut-elle être alternative, indépendante et dynamique ?

J’ai très peu d’opinion sur la bande dessinée marseillaise, à part beaucoup d’estime pour les livres magnifiques de mes collègues Kamel KHÉLIF et Jean-Philippe BRAMANTI. Ma seule opinion sur le monde en général, c’est Abigaël. Elle ne fait de mal à personne mais dans mon travail c’est une machine de guerre. Le personnage défie l’injustice, le cynisme et le bien-pensant, elle est une réponse humaniste au mépris qui sort de la bouche des hommes politiques. De mon côté, je résiste à la mode de la bande dessinée narcissique et facile, j’emmerde l’autobiographie et je crie que j’aime le vrai mensonge de la fiction, le monstre de Moby Dick et les scènes érotiques des Mille et Une Nuits. Et quand j’entends le Grand Prix du Festival d’Angoulême nous rassurer sur France Inter qu’il « ne va pas sauter à l’élastique pour pouvoir le raconter après dans un livre » , je me répète qu’on peut aimer ce qu’on fait et ne pas se foutre de la gueule de ses lecteurs.



Quelles sont tes influences graphiques, tes dessinateurs de références, ceux que tu admires ?

MUNOZ, BLUTCH, GIPI, RAÙL, William KENTRIDGE, David PRUDHOMME, les affichistes polonais, Jan LENICA, les films d’animation de Pritt PÄRN, FAULKNER, HOMÈRE, MANCHETTE…

(Propos recueillis par Nicolas Loiseau)

* : Taktik était un hebdo culturel et engagé marseillais gratuit aujourd'hui disparu ; Ventilo est un peu son successeur ; quant à Marseille l’Hebdo, il dépend du quotidien régional La Provence, et n’est pas gratuit.




Visitez le site perso de Thomas Azuélos : azuel.free.fr.
De belles images, ses travaux divers... Du plaisir pour les yeux !


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Rédigé par Richard
Mis en ligne le 23 novembre 2006